Une socio-histoire populaire du Blosne à Rennes

25 février 2021

Thématiques du projet de recherche

  • Jeunesses, rapports sociaux d’âge et de génération.
  • Famille, relations intergénérationnelles, transmission.
  • Socio-analyse collective, histoire de collectifs du quartier.
  • Pratiques et engagements citoyens à l’échelle micro-locale.
  • Education populaire, participation, démocratie, puissance d’agir.
  • Repères identitaires, histoire, mémoire.
  • Inégalités, discriminations, et rapports sociaux de dominations.
  • Paroles populaires, savoirs populaires, capital culturel populaire.

Les objectifs généraux

  • Prendre en compte un point de vue objectivé des premier.es concerné.es sur l’histoire et la transformation de leur quartier.
  • Faciliter l’appropriation d’une histoire sociale, en particulier pour les plus jeunes et les enfants qui grandissent dans un monde incertain, peu propice à la transmission de repères aidant au processus du devenir-adulte.
  • Mieux comprendre son environnement et ce qui le détermine, et ainsi développer des capacités à agir sur celui-ci et le transformer (éducation populaire, citoyenneté, émancipation).
  • Renforcer par cette action-recherche une démarche d’appropriation des savoirs populaires et des outils de la sociologie.
  • Éclairer les processus de (dé)cohésion sociale et leurs contradictions au sein des quartiers populaires.
  • Apporter une contribution heuristique pour les champs universitaire, associatif et institutionnel.

La recherche part d’un niveau microsociologique, c’est-à-dire d’une socio-histoire locale (le quartier populaire du Blosne), pour atteindre un niveau mezzo-sociologique (mondes populaires rennais et bretons), puis le niveau macrosociologique, c’est-à-dire une contribution à l’histoire nationale des quartiers populaires en France.

Origine du projet

Le Blosne est en pleine transformation. Ce quartier populaire historique, qui s’est appelé la ZUP Sud jusqu’en 1985, compte selon les différentes études autour de 20 000 habitant.es, soit près de 10 % de la population totale de la ville de Rennes. Le Blosne est aujourd’hui impacté, tout comme les deux autres quartiers prioritaires de la ville, Maurepas et Villejean, par les deux phases de l’ANRU : c’est d’ailleurs à Rennes que la première convention du NPRNU a été signée par le président de la République François Hollande, en 2014.

Son urbanisme singulier, son tissu associatif dynamique, les micro-équipements qui ont participé à son histoire, l’important Centre Culturel du Triangle inauguré en 1985 au cœur du quartier, contribuent à faire du Blosne un espace emblématique, où s’articulent les grands enjeux  de la métropole rennaise. La perspective d’une socio-histoire du quartier s’est précisée avec ce parti-pris : le Blosne peut être considéré comme ce que le sociologue allemand Max Weber appelait un « idéal-type », et ce sur deux champs d’analyse distincts que nous voulons explorer. Premièrement, l’évolution contemporaine du quartier caractérise les dynamiques qui traversent les quartiers populaires à l’échelle nationale et la place des habitant.es au sein de celles-ci. Deuxièmement, cette évolution pose également d’une manière typique la question des grands équilibres sociaux à l’échelle des territoires, dans le cadre du mouvement général des métropolisations.

La remise en cause des cadres traditionnels d’engagement et de formulation du débat public ouvre aujourd’hui une réflexion sur les espaces de dialogue et de mise en récit reconnus comme légitimes par les habitant.es. C’est au contact des actrices et acteurs locaux, et de nos interlocuteurs au sein des institutions, que nous avons consolidé la pertinence de ce projet d’enquête populaire : cette enquête s’inscrit dans la continuité de nos travaux universitaires et professionnels, qui confrontent les méthodes des sciences sociales à l’objet spécifique que constituent les quartiers populaires.

L’Université Populaire Pierre Bourdieu souhaite ainsi expérimenter, dans une démarche inédite d’articulation entre travail individuel et collectif, le processus d’une socio-analyse à l’échelle d’un quartier populaire.

Dans cette perspective, une première approche a été amorcée depuis un an auprès de personnalités, de collectifs formels et informels qui ont traversé l’histoire contemporaine du Blosne. Ces échanges constituent un socle indispensable pour l’enquête, en orientant la recherche sur des objets et terrains qui n’avaient pas attiré spontanément notre attention. Ce travail de redéfinition de l’objet, à partir de l’analyse des protagonistes de l’enquête, structure la conduite de la recherche. 

Une socio-histoire par l’action-recherche

Une socio-histoire

Les travaux de Pierre Bourdieu constituent une passerelle vers la socio-histoire [1], que nous souhaitons mettre en pratique sur le terrain d’un quartier populaire : Le Blosne.

Les concepts de champ et d’habitus n’ont cessé de dialoguer avec l’histoire. Pour le premier, il s’agit de rendre compte des règles du jeu (le plus souvent implicite) d’un espace social relativement autonome, et dont l’enquêteur.rice ne peut faire l’impasse de la genèse. Pour le second, l’habitus d’une personne se traduit par une socialisation dialectique, autant par l’incorporation de sa trajectoire sociale, que par celle des institutions. Nous portons donc en nous, notre histoire individuelle et celle des institutions. Ce social individué brise ainsi une vieille dichotomie entre individu et collectif.

De la démarche historique, nous retenons l’étude des traces des activités humaines du passé dont les bâtiments, institutions, archives témoignent. De la démarche sociologique, nous retenons le primat de l’interconnaissance et des relations qu’entretiennent les individus entre eux et leurs rapports aux institutions. Il s’agit autant de réaliser des entretiens individuels pour rendre compte des parcours socio-biographiques que de retracer la genèse des collectifs constitués au sein du quartier.

Notre approche de la socio-histoire est donc à comprendre comme l’étude du passé dans le présent au travers d’individus et de collectifs réels, et dont l’objectif est de visualiser les continuités et discontinuités entre les enjeux d’hier et ceux d’aujourd’hui.

L’action-recherche

Au sein du collectif qui compose le travail de l’action-recherche, toutes les personnes sont objet et sujet de la recherche car elles vivent dans le quartier et/ou s’y impliquent au quotidien.

Pour l’équipe de chercheurs-ses, associer la dialectique de l’intériorité/extériorité dans la pratique de la recherche, est fondamentale, introduisant donc un double moment dialectique de dialogue entre chercheurs-acteurs et acteurs-chercheurs. Le clivage chercheur observant, d’un côté, et «bénéficiaire»  observé, de l’autre est dans ce dispositif fondamentalement remis en cause. 

Notre dispositif vise à appréhender dans la pratique les effets sociaux de l’enquête sur les un.es et les autres. Les savoirs et expériences socialement situés des enquêteurs.rices, alliés à un dispositif de recherche objectivant, sont explicitement érigés en « atout épistémologique » ; ces savoirs « décrétés comme non-nobles »[2] constituent un avantage dans l’accès au terrain d’enquête comme dans l’analyse, et dont il s’agit de revaloriser le statut dans ce type de recherche[3].

L’approche originale au principe de cette recherche s’inspire également des acquis de la pédagogie de l’opprimé (P. Freire, A. Boal), des « savoirs populaires » (R. Hoggart), de l’épistémologie des « savoirs situés » (C. Delphy, E. Dorlin, J. Falquet, A. Lorde, W.A.B. Du Bois), de la sociologie historique (E. Durkheim, N. Elias, M. Halbwachs, P. Bourdieu), de la sociolinguistique (W. Labov, P. Blanchet, S. Clerc-Conan) et de la socioanalyse (A. Sayad, M. Mammeri, P. Bourdieu, A. Ernaux, D. Eribon).

Il s’agit ainsi de construire une recherche qui, si elle interroge les prénotions et doit contribuer à la déconstruction du sens commun :

  1. ne refuse pas de construire des savoirs scientifiques au service des milieux populaires,
  2. considère que les acteurs sont porteurs de savoirs et d’expertises fines et réflexives des réalités sociales vécues, et justement parce que vécues,
  3. que la confrontation conflictuelle, donc démocratique des savoirs, des sources et de la diversité des points de vue, permet d’objectiver les subjectivités.

Cette approche vise ainsi à construire les conditions d’une accessibilité du savoir et des discours pour tous.tes, et surtout pour celles et ceux qui sont systématiquement les plus éloigné.es des savoirs académiques.

Méthodologie

Il s’agit de construire les conditions pour mettre en œuvre :

Des espaces de formations et d’auto-formation : Des ateliers de partage de savoirs et d’expériences seront mis en place pour l’équipe de recherche. Des rencontres formelles de travail seront organisées avec des acteurs associatifs du quartier du Blosne.

Des entretiens individuels : dans une démarche d’auto-socioanalyse tant pour l’enquêteur.rice que pour l’enquêté.e

Des entretiens collectifs : Il s’agira d’accompagner des collectifs du Blosne sous la forme d’une socio-analyse collective, pour retracer leur genèse, formaliser les expériences vécues, et comprendre les effets des processus d’engagements et de désengagements.

Une enquête dans l’espace public : Le dispositif nommé « Porteur de paroles » sera expérimenté tout au long de l’enquête.

L’objectivation participante des activités d’autres structures/associations et d’autres évènements dans le quartier alimenteront également le travail d’enquête. 

Une éducation populaire et une animation familiale et jeunesse :

  • chasses au trésor des mémoires avec des enfants
  • atelier d’écriture slam-rap-hip-hop
  • réalisation et analyse de documentaire-vidéos ethnographiques
  • réalisation de thé mémoire réunissant plusieurs générations
  • ateliers cuisine et mémoire
  • Evènements festifs : théâtre, sport, concerts… 

L’exploration et l’analyse de la littérature associative, institutionnelle, scientifique

Un travail de construction et de mise en place d’un centre de ressources, au sein de l’association U2PB, sur les mondes populaires : travail de recherche sur la production scientifique, la littérature grise locale, nationale et internationale, liées aux différents objets de la recherche. Il s’agira de constituer un centre de ressources local accessible aux habitant-es du quartier et des acteurs collectifs ou individuels locaux ou régionaux. 

Programme prévisionnel

Productions et restitutions

L’ensemble des productions permettra de rendre compte du travail réalisé auprès des acteurs engagés. La réflexion quant à la forme que prendront ces productions se poursuivra tout au long de la recherche, cependant de premières pistes ont été évoquées : un livret grand public et familial, un support illustré (photos, images, encadrés, petits textes courts) résumant une socio-histoire du quartier du Blosne, un ethno-documentaire réalisé par l’association d’éducation à l’image Robert Flaherty (91), un ouvrage laissant le travail de recherche être développé davantage et s’autorisant des approfondissements théoriques.

La dernière phase de l’action-recherche ouvrira des espaces de réflexion quant à des formes de restitution adaptées à la spécificité de l’enquête et de ses publics.

Organisation, coordination et instances de la recherche populaire

Groupe Recherche permanent : Conseil des Sages (administrateur-es de l’U2PB + autres partenaires du quartier)

Comité opérationnel et scientifique : Il assumera la gestion, la réalisation pratique et scientifique du projet. Il se réunira chaque fois que nécessaire (comme espace ordinaire de suivi du travail). Il associe les opérateurs de l’U2PB, des enseignant.es-chercheurs.ses et des membres d’autres associations du Blosne

Les « ouvriers de la recherche » : Ulysse Rabaté et Joackim Rebecca

Le Conseil scientifique : Il associera des membres de l’U2PB, ainsi que des enseignantes-chercheuses issus du champ universitaire

La participation du Conseil Scientifique à la socio-histoire prendra les formes suivantes :

Participation ponctuelle et directe au travail de recherche : réalisation d’entretiens et analyses, participation des ateliers d’auto-formation ;

Participation au Conseil Scientifique (réunion, échanges de connaissance et d’information, orientations problématiques, relectures, etc.) ;

Communication ou formation lors de séminaire de travail (apports de contenus, partage de savoir et d’expérience, et appui méthodologique) ;

Participation à l’organisation de séminaires et de débats.

Comité de pilotage financier : il associera des représentants de l’U2PB et les partenaires institutionnels de l’association. Il se réunira une fois par an afin d’assurer le suivi financier et la mutualisation d‘informations concernant l’avancée du processus de production. Deux rapports intermédiaires ou rapports d’étapes seront produits annuellement avant les documents finaux.

Comité de suivi partenarial : il associe l’ensemble des partenaires (opérationnels, scientifiques, financiers). Il se réunira une fois par an (et plus en fonction des besoins) afin de présenter l’avancée des travaux, ouvrir un espace de débat et de consultation afin d’enrichir la dynamique de travail. Il permettra également de recueillir les propositions et conseils avisés de l’ensemble des partenaires institutionnels, ou non, associés à la démarche.

S’ajouteront à cela des rencontres intermédiaires et régulières avec chaque partenaire, organisées au cours du travail en fonction de demandes et besoins spécifiques à chacun d’entre eux.

Joackim Rebecca & Ulysse Rabaté 

[1] Gérard Noiriel, Introduction à la socio-histoire, La découverte, 2006, p. 41.

[2] Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979), Gallimard/Seuil, 2004.

[3] Pierre Bourdieu (dir), La misère du monde, voir pages 11, 907, 908 sur les intérêts de la proximité sociale, Seuil, 1993

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