Pourquoi une Université Populaire Pierre Bourdieu ?

5 février 2021

Ouvrir une Université Populaire pose des questions et problèmes multiples, auxquels ce texte ne prétend pas répondre. Il fallait cependant rebondir, a minima, sur les arguments qui se confrontent à notre démarche. L’U2PB est une «attitude» qui part de la critique pour aborder le territoire de la pratique avec une lucidité relative. En d’autres termes, nous voulons donner et nous donner les moyens d’être constructifs.

Université populaire ?

L’association de ces deux termes est finalement assez étrange. Pour autant, les Universités populaires sont héritières d’une histoire particulière, en pleine effervescence du mouvement ouvrier de la fin du 19ème siècle. C’est d’ailleurs un ouvrier, Georges Deherme, qui a inventé cette notion et mis sur pieds la première Université Populaire (UP) en 1898 à Paris, sous le beau nom de «La coopération des idées». L’objectif affiché : créer des espaces d’éducation dans lesquels ouvriers et intellectuels coopéreraient.

Ce fut tout bonnement le premier grand mouvement d’éducation des adultes en France, et la première mobilisation collective des intellectuel-les pour la cause ouvrière. Ce mouvement prit une ampleur significative avec plus de 270 UP dans tout le pays, avant de presque disparaître. C’est que cette coopération n’était pas sans conflictualité. Les ouvriers désertaient peu à peu les Universités Populaires dénonçant – déjà – une approche paternaliste.

De cette expérience émerge un constat: si l’alliance entre les classes populaires et le champ intellectuel est souhaitée et souhaitable, elle ne pourrait se faire qu’en fonction des conditions posées par les premier-es concerné-es. Cette vigilance s’est trouvée enrichie, à partir de la seconde moitié du XXème siècle, par le travail, entre autres, des mouvements féministes et anti-racistes.

Vous l’aurez compris, nous sommes davantage séduits par l’exploration pratique d’une Université Populaire comme « invention du quotidien » (ces mots sont d’Edouard Glissant) que par les actions des Universités Populaires existantes.

Goûts et dégoût du goût des autres

Les UP du XXIème siècle ont certes diversifié leurs ramifications, mais nous y décelons au moins deux dérives.

La première dérive, que l’on nommera scolastique, regroupe les UP qui proposent des conférences sous forme de cycle, et dont la visée émancipatrice se veut individuelle en souhaitant un «changement des mentalités». Cette visée, d’orientation plutôt républicaine, fait de la «raison» le moteur transformateur de ses actions. L’UP de Caen de Michel Onfray en a été l’archétype.

La seconde, d’orientation plutôt démocrate, que l’on nommera constructiviste (ou positiviste), réduit trop souvent le champ de l’éducation populaire aux techniques pédagogiques. Les actrices-eurs de ce courant posent une égalité principielle en affirmant que « l’on peut enseigner ce qu’on ignore », mais sans évoquer les conditions de possibilité d’un tel processus. Dans ce cas de figure, l’ignorance du maître ignorant semble l’empêcher de poser un regard sociologique sur ce qu’il est, à savoir un détenteur de capital culturel bourgeois et du capital symbolique qui l’accompagne, celui de se sentir légitime en toute circonstance.

Fondée sur un travail de recherche et une longue expérience politique et associative, notre démarche d’éducation populaire entre en conflit autant avec la verticalité scolastique qui assume les inégalités sociales, qu’avec la «fausse horizontalité» qui évite savamment de les affronter.

Pierre Bourdieu : la pensée et l’attitude

Notre rapport à Pierre Bourdieu est un rapport socialement et politiquement situé. Se référer à lui n’est pas un geste de distinction, mais un risque assumé. Un risque incontournable, pour nous qui avons tant été construits par son travail.

La découverte de sa sociologie nous a permis de « tenir debout » face à la violence du monde social, à nous « sentir libre » dans l’espace que la réalité nous ouvre, à agir autant que possible « en connaissance de cause ».

Mais il s’agit d’aller plus loin. Certes, la sociologie de Pierre Bourdieu, et plus largement l’école d’une sociologie qui se définirait comme critique, donne des outils cliniques de libération en dévoilant nos déterminismes pour mieux les défier et les affronter. Mais elle n’en est pas moins une sociologie qui dévoile les systèmes structurels de reproduction de l’ordre dominant, invitant dans ce geste de dévoilement à la mise en œuvre d’actions visant à remettre en cause cet ordre-là. En cela, nous sommes persuadés de la puissance d’émancipation individuelle et collective des nombreux outils que cette œuvre nous a légués, et postulons qu’ils sont encore largement sous-estimés par l’action publique et politique.

Notre travail vise ainsi à transmettre les armes de la critique telles que les avaient définies Pierre Bourdieu, mais aussi de produire du savoir avec ces mêmes armes, dans la réalité telle qu’elle est et avec les individus qui s’y engagent.

L’Université, l’action publique

Ce que nous construisons ne s’inscrit pas contre le modèle universitaire, et notre action entretient avec ce dernier le même rapport qu’avec le champ des politiques publiques dans lequel nous avons une large expérience: ce rapport est à la fois critique et contributif, fait de conflits et de collaborations exigeantes.

L’Université nous a également forgés et nous y sommes aujourd’hui impliqués en tant qu’enseignants.

Notre socialisation, nous la devons à plusieurs mondes : ceux de la classe ouvrière, du monde politique et militant, ceux des quartiers populaires et de l’éducation par le sport, celui bien entendu du champ universitaire. Nous ne pouvons rien renier car ces héritages multiples sont inscrits dans nos corps, mais nous concilions ces mondes en ne les réconciliant que rarement. C’est le cas de beaucoup d’entre nous.

L’U2PB déploie sur le terrain un travail d’enquête populaire et de dissémination des méthodes d’auto-socioanalyse, pour «concilier et réconcilier» ces mondes, dans un cadre collectif.

Pessimisme de l’analyse et optimisme de l’action

A l’Université Populaire Pierre Bourdieu, nous souhaitons faire la promotion des sciences sociales, tant dans ses modes de production (enquêtes, recherche-action, ateliers, etc) que par ses contenus. Nous espérons que le travail effectué nous permettra d’acquérir collectivement ce que Pierre Bourdieu appelait un habitus sociologique, que nous remixons en «attitude sociologique», référence notamment à l’histoire du mouvement Hip-Hop qui a donné un sens politique à ce terme d’attitude. Cette attitude est celle de la critique qui accompagne implacablement l’analyse : elle est faite de punchline, d’alliances objectives, d’indignations salutaires, de conversations qui émergent d’un réel forcément conflictuel.

Enfin, les savoirs produits à l’U2PB se veulent être des savoirs populaires, c’est-à-dire des savoirs qui servent les intérêts des classes populaires. Cet objectif premier ne va pas de soi et exige une pratique qui esquive l’incantation et les certitudes. La définition de l’éducation populaire que nous avons consolidée porte cette tension.

Elle vise « le déploiement de pratiques éducatives qui permettent à des objets pensés, parlés et éduqués de se constituer en sujets pensants, parlants et s’auto-éduquants ».

Joackim Rebecca & Ulysse Rabaté

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