Aimer le football : une faute de goût ?

23 juin 2021

Comment peut-on s’intéresser à la fois à Pierre Bourdieu et à Diego Maradona ?

Comment peut-on s’intéresser à la fois à Pierre Bourdieu et à Diego Maradona ?

Si le football moderne est une invention de l’aristocratie anglaise au milieu du 19ème siècle, la classe ouvrière s’en est emparée rapidement, pour en devenir le sport populaire [1] par excellence, aussi bien par l’origine sociale des pratiquants que par celle des aficionados. Comme l’écrivait l’historien marxiste Eric Hobsbawn, c’était « la religion laïque du prolétariat ».

Issu de l’élite, il a été approprié par des gens qui n’avaient jamais mis les pieds dans une école et qui l’ont marqué de leur empreinte, l’ont enrichi en l’expropriant. C’est ainsi que sont nés des clubs dans les ateliers de cheminots et les chantiers navals, avec des références au monde ouvrier et syndical.

Pour les capitalistes, la place des ouvriers devait se limiter à l’Usine et non sur un terrain de jeu, quand Eduardo Galeano rappelle que le football se fonde d’abord sur la « joie de jouer pour jouer », l’auteur uruguayen qui a magnifiquement écrit sur le ballon rond nous aide à mieux saisir ce que cette joie avait d’insupportable pour les classes dominantes, lorsqu’elles l’ont vu se développer au sein des couches populaires.

En Europe, les intelligentsias anglaise et française ont longtemps méprisé cette pratique, un mépris d’ailleurs qui persiste largement en France. Encore aujourd’hui, le déni structurel en direction du football comme pratique et comme « goût » poursuit une certaine histoire des rapports sociaux. Y compris au sein même de ce que nous pourrions appeler « la gauche ». Que signifie ce jugement selon lequel le football serait un « nouvel opium du peuple » si méprisable ?

Cette méfiance rappelle le combat des vieux puritains anglo-saxons et de certains intellectuels paternalistes français [2] contre «les distractions populaires» à la fin du 19ème siècle, accusées de détourner le monde ouvrier de ses véritables objectifs d’émancipation. Ainsi le conteur britannique Rudyard Kipling comparait dès 1902 les amateurs de football à « des petites âmes qui peuvent être rassasiées par les idiots boueux qui le pratiquent » ; dans l’entre-deux-guerres, le musicien brésilien Heitor Villa-Lobos, accusait le football de faire descendre l’intelligence humaine de la tête aux pieds ; quant à l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, il donna à son indifférence un tour ironique en déclarant : « Qu’est-ce que vous pouvez trouver à 22 garçons en pantalons courts poursuivant un ballon alors qu’il leur suffirait d’acheter 22 ballons ? ».

Ces attaques en règle conduisent toutes à une question en apparence rhétorique, mais qu’il s’agit de déconstruire : comment voulez-vous être progressiste et aimer un sport à la pointe avancée du capitalisme ? 
Nous voudrions montrer que derrière cette question se cache une difficulté à reconnaître ce que Bourdieu appelait « le droit à la complexité » d’une pratique populaire, et de là sa portée politique.

Goûts et dégoûts

Dans son livre Traîtres à la Nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud (on était là avant ses tristes dérives récentes.), Stéphane Beaud décrit bien cette ligne de continuité entre « la recherche des coupables » et les logiques de stigmatisation de la jeunesse populaire : le football apparaît alors comme un champ de luttes particulièrement dynamique quant à la définition des pratiques et comportements légitimes. L’idéal de 1998 « Black-Blanc-Beur » apparaît ainsi comme une parenthèse d’acceptation politique du football comme phénomène social. Une parenthèse emprunte d’illusions, de fausses interprétations et de neutralisations, qui sautent aujourd’hui aux yeux à chaque nouvelle polémique autour d’une Marseillaise non chantée ou d’un genou posé à terre. Dans ces moments de crise (de Knysna à l’affaire Benzema), le football redevient ce qu’il est destiné (sociologiquement) à être : un sport de lascars dont les dérapages démontrent l’illégitimité de leur position économique et sociale.


Si le footballeur professionnel cumule de manière antinomique un capital économique élevé [3] et un capital culturel faible (au sens scolaire), ce sont paradoxalement ses dispositions populaires, sa « vulgarité », ses fautes de langage et de goût qui hérissent certaines franges des élites politiques et intellectuelles. 

A cet égard, le footballeur professionnel est à l’opposé, dans la distribution des capitaux, d’une petite-bourgeoisie culturelle, qui elle, possède un capital culturel plus important que le capital économique. 
Cette opposition n’est pas sans effets, et un petit détour par les rapports de force qui agissent ces deux pôles de l’espace social semble nécessaire, pour comprendre ce qui se joue derrière une certaine définition du football comme faute de goût.


« Faisant de la culture une question de vie ou de mort », la petite bourgeoisie culturelle est prise entre une condition objectivement dominée sur le plan économique (à degré moindre évidemment que les classes populaires) et un désir de participer au monde social symbolique, celui des idées et des représentations. Hantée par l’apparence qu’elle livre aux autres, elle ne cesse de montrer « sa bonne volonté culturelle », qui se manifeste par une reconnaissance, une révérence, tantôt au geste artistique, tantôt au geste intellectuel. Avec la massification scolaire [4], cette petite-bourgeoisie culturelle a diversifié ses ramifications : pratiquant des métiers largement atomisés (professeurs, artistes, intellectuels professionnels, cadres associatifs, journalistes, etc.) et de plus en plus précaire, il n’est pas aisé pour elle de s’imaginer appartenir à un groupe, comme la classe ouvrière jadis.

Convaincue par l’idéologie de la « moyennisation de la société » [5] , cette fraction dominée de la classe dominante, aime se penser en dehors des rapports sociaux de classe, détestant « être mise dans une case », récusant le qualificatif « petit-bourgeois », et affirmant en continue sa sacro-sainte-singularité en tant que sujet libre et conscient. L’affirmation de cette singularité passe souvent, sous une forme structurée socialement et non-délibérée (quoique) par une posture de domination à l’égard des classes populaires.

La disposition à acquérir un savoir de distinction construit ainsi une prise de position faite de violences et de mises à distance : on se distingue en hiérarchisant les goûts, si bien que « nos goûts sont le dégoût du goût des autres ». Cette punchline de Pierre Bourdieu nous aide encore aujourd’hui à déconstruire la dévaluation politique et morale de la culture populaire.

Tout pour le code

Le goût pur, cette distanciation prônée comme supérieure, cache en réalité un rapport social au monde, et devient l’expression distinctive d’une position privilégiée dans l’espace social. Cette dialectique de la distinction et de la vulgarité constitue la matrice de toute une série d’oppositions, entre sublime et modeste, fin et grossier, subtil et laborieux, singularité et ordinaire. Ces lieux communs, par lesquels on exprime quotidiennement des jugements qui véhiculent la perception dominante du monde social, ont pour principe de renforcer l’opposition entre « l’élite » et « la masse ».

Ainsi, le football (comme d’autres pratiques populaires) consacre la force, la dynamique collective, le contact et le toucher, le commun, tandis que la petite-bourgeoisie privilégie des pratiques dont ressortent l’élégance, la rareté, l’ampleur et la distance, le raffinement, enclin à « la nouvelle marchandisation du bonheur » [6] , seul.e ou avec des partenaires choisis.

Dans la critique du football, cette opposition structurelle se manifeste de manière éclatante. Ainsi les discours de stigmatisation portés en direction des footballeurs et du football en général en sont une expression « idéale-typique » comme disait Max Weber : on y trouve souvent un concentré de ce que nous appelons en sociologie « le mépris de classe » [7].

Ce mépris de classe ne se manifeste pas à l’état isolé. L’un des apports de la sociologie critique a été de montrer que les rapports de domination n’existent que relationnellement : nous faisons l’épreuve de la violence de classe quand nous sommes confrontés à d’autres classes sociales (il en est de même pour d’autres rapports sociaux de domination, comme le racisme ou le sexisme) : ainsi, nombre d’épreuves et exercices accomplis par les footballeurs sont à appréhender sous l’angle d’une confrontation symbolique et politique. En d’autres termes, nous les voyons seuls, mais ils agissent en réalité, en pratique, contre quelque chose.

L’épreuve obligatoire de la conférence de presse ou de l’interview pour le footballeur professionnel en est un parfait exemple de que nous voudrions exprimer. Le footballeur, comme tout agent social, garde les traces de son habitus primaire (socialisation dans l’enfance), qui s’incorpore, et détermine la façon de se mouvoir (l’hexis), les attitudes, tout autant que la manière de parler, de s’exprimer et de voir le monde. 
Ce fameux avoir devenu être n’est pas sans conséquence dans espace comme une conférence de presse : interrogé par des journalistes sortant aujourd’hui en majorité des grandes écoles, le footballeur se trouve souvent piégé au sein d’un jeu social dont il ne maîtrise pas les codes. Ce malaise, cette sensation « d’être mal dans sa peau » (qui est un « mal dans sa position »), s’explique par un désajustement entre l’habitus et l’espace social dans lequel il s’inscrit. Face à un interviewer assuré, il alterne des réponses entre le franc-parler populaire ou la langue de bois dictée par les coachs en communication. Il peut, dans ce cas, subir sarcasmes et ironies, vécus comme du mépris de classe, et incorporant par la même une forme de honte sociale.

C’est ainsi que footballeur est régulièrement moqué pour ses mauvaises manières et sa maîtrise déficiente de la langue. Le joueur français Franck Ribery, fut l’une des cibles récurrentes, dont beaucoup pointaient l’inculture, la mauvaise expression, la maladresse, etc. La violence de ces mécanismes de disqualification, envisagés dans un espace de confrontation violente et aux enjeux multiples, rappelle comme ces sarcasmes ne sont ni innocents, ni inoffensifs. 

La peur du mouton

Toutefois, on peut distinguer deux prises de positions distinctes mais complémentaires dans ce mépris pour les passions populaires et la violence de classe subie par tout passionné par le football. 

La première oppose le football au geste artistique et intellectuel : l’idolâtrie de la balle est le nouvel opium du peuple, une superstition insupportable. Possédée par le football, la plèbe pense avec ses pieds, ce qui est son apanage, et elle se réalise dans cette jouissance subalterne. L’instinct animal s’impose à la raison humaine, et l’ignorance écrase la culture.

La seconde oppose le football au geste militant : le ballon rond hypnotise les masses et détourne leur énergie révolutionnaire. Obnubilées par cette fascination perverse, les classes populaires atrophient leur conscience et se laissent mener comme des moutons par leurs ennemis de classe.

Ces deux formes de critique, et ceux qui les formulent, sont agies par la même certitude : je ne suis pas un mouton, moi !

Cette phrase rabâchée régulièrement aux oreilles de chacun-e d’entre nous est toujours passionnante du point de vue de la sociologie critique : celui ou celle qui la prononce avec aplomb marque ici (maladroitement en réalité) son territoire social et politique, en mettant à distance ceux qu’il ou elle considère comme des « idiots culturels » : ces gens « incapables de distance critique sur leur pratique, sur le monde qui les entoure et que leur engouement emprisonnent dans l’illusion ».

Cette posture de domination marque un déni du collectif et de la puissance politique des cultures populaires, que l’amour et la pleine considération du football viennent heureusement contredire.

Bill Schankly, légendaire entraîneur de Liverpool, ne cachait pas le lien entre sa perception du football et ses engagements politiques : « le vrai socialisme celui dans lequel chacun travaille pour les autres, et où la récompense finale est partagée équitablement entre tous. C’est ainsi que je vois le football et c’est ainsi que je vois la vie ».

Chaque joueur et joueuse de football, comme d’autres sports collectifs, apprend très vite que dans ce jeu, vous avez besoin des autres autant que le groupe a besoin de vous. Ce sens de la solidarité et du sacrifice possède des similitudes avec les conditions de travail que connaissent les milieux populaires, et plus particulièrement la classe ouvrière.

 Revenons dans cette perspective au jeu et à son histoire. La classe ouvrière fit preuve d’ingéniosité, dès la fin du 19ème siècle, quand elle se mesurait aux équipes bourgeoises et aristocratiques. Ces dernières disposaient de davantage de temps et de conditions matérielles pour s’entraîner, leurs joueurs étaient intrinsèquement plus forts et comptaient sur le talent individuel et la rudesse. 
Habitués à la solidarité et l’entraide, les ouvriers ont mis en place le passing game pour équilibrer le rapport de force et contrer la capacité aristocratique d’accomplir des exploits personnels.

Une célèbre réplique – inscrite dans Looking for Eric (2009), film de Ken Loach, résume son état d’esprit. Alors que l’on demande à Eric Cantona quel est le plus beau but de sa carrière, celui-ci répond : « Mon plus beau but, c’était une passe ! ».

Dans les années 30, au Brésil, les rares joueurs noirs autorisés à fouler les pelouses se sont mis à compléter ce passing game avec le dribbling game. Il est toujours bon de rappeler que l’art de dribbler et de l’esquive furent inventés pour éviter les agressions des joueurs blancs non sanctionnés par les arbitres.

Le travail remarquable de Mickaël Correia rappelle la nécessité de reconstituer cette « Histoire Populaire du Football » [8], pour renverser les mécanismes de déni évoqués plus haut : espace de lutte et de contestation, champ de résistance politique, objet de luttes complexes et contradictoires, le football n’a jamais été neutre vis-à-vis du monde social, et nous serions tentés de dire que sa consécration populaire et économique peut tout autant être considérée comme une consécration de son absence de neutralité : les débats et conflits qui traversent le football aujourd’hui ont plus que jamais leur place dans le champ politique.

Ce qui « empêche » de les considérer ainsi aujourd’hui est en soi une question très politique.

Le football libéré par la connaissance

En 2018 Pep Guardiola lançait à un auditoire de professeurs à Cambridge : « C’est vous qui parlez de dérive intellectuelle dans mon approche du football. Les moments dans lesquels j’attire le plus l’attention de mes joueurs, ce sont lors des causeries. Ils sont en demande. Quand je leur parle de stratégie, de tactique, ils sont friands de l’histoire, de comment ça s’est créé, qui l’a crée, pour quelle philosophie de jeu. Les joueurs ont un appétit débordant pour la théorie ».

Ici, l’ancien entraineur du Barça accuse à juste titre l’accusation de dérive intellectuelle : en affirmant l’idée qu’il y a bien aspiration théorique chez les joueurs.ses et amateur.e.s de football, Guardiola adopte un positionnement politique déterminant, qui adapté à notre réflexion présente, nous amène loin. Cette aspiration théorique est aussi la revendication d’une expertise et d’une capacité, acquise par la pratique du football dans toutes ses dimensions. Cette capacité n’est en rien le produit d’une superstition ou d’un suivisme moutonnier : elle s’élabore dans l’expérience, la mise en pratique de dispositions singulières dans des espaces sociaux particuliers. Enfin, cette capacité, très souvent, se forge au sein des mondes populaires, avec et contre les conditions matérielles et symboliques qui les structurent. Nous développerons prochainement les réverbérations diverses de ces capacités encore rendues trop invisibles par le monde social.

Ceux qui dénigrent le football sont les mêmes qui raillent la dérive théorique ou experte sur ce sujet et pour cause : ils ne le considèrent pas comme un sujet digne de théorie et d’expertise, et bloquent par cette disqualification l’émergence d’une théorie issue d’une pratique populaire… avec toutes les conséquences que cette émergence implique. On est ainsi « en droit de se demander si les conditions sociales qui doivent être remplies en fait pour qu’une catégorie d’agents puisse être mise en réserve en vue d’exercer une activité de type théorique ne sont pas propres à favoriser l’adoption inconsciente d’un type déterminé de théorie de la pratique » [9].

« Libéré par la connaissance », comme dirait Jacques Bouveresse, le football est une arme politique à disposition de toutes et tous. 

Ulysse Rabaté & Joackim Rebecca

[1] « Populaire » au sens du plus grand nombre, mais aussi au sens d’opposition aux élites.

[2] En France, cette conception hygiéniste et paternaliste des « intellectuels » envers les ouvriers étaient fortement présente, notamment au sein des mouvements ouvriers de la fin du 19ème, dans des Universités populaires, Bourses du travail et Cercles d’études ouvriers...

[3] À nuancer toutefois, en fonction des pays, du niveau des joueurs, et évidemment entre le football masculin et féminin.

[4] Et non « la démocratisation scolaire ». Voir Stéphane Beaud, 80 % au Bac. Et après. Les enfants de la démocratisation scolaire, La découverte, 2003.

[5] Dans les années 80, le think tanks Terra Nova, laboratoire pour la social-démocratie, va théoriser et propager avec leurs intellectuels chiens de garde comme Alain Touraine, l’idée d’une égalisation des conditions matérielles de la société française, en martelant que dorénavant, la classe moyenne est la classe sociale la plus représentative du pays. Tour de force idéologique puissant pour atténuer la conflictualité des rapports sociaux de classe…

[6] Cf, Illouz et Cabanas, Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Parallèle, 2018

[7] Voir la publication récente sur le sujet : Renahy, Nicolas, Sorignet, Pierre-Emmanuel, Mépris de classe. L’exercer, le ressentir, y faire face, Editions du Croquant, Vulaines sur Seine, 2021.

[8] Correia Mickael, Histoire Populaire du Football, Paris, La Découverte,2018.

[9] Bourdieu Pierre, Esquisse d’une théorie de la pratique, 1972.

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